21 décembre 2025

Produits phytosanitaires : quel poids réel dans les émissions mondiales ?

Pourquoi s’intéresser à l’impact des produits phytosanitaires ?

Le débat autour des produits phytosanitaires (herbicides, fongicides, insecticides, etc.) dans l’agriculture, et en particulier dans la viticulture, prend chaque année plus d’ampleur. Leurs effets sur la biodiversité et la santé humaine sont désormais bien documentés. Mais saviez-vous que leur contribution aux émissions globales de gaz à effet de serre (GES) reste un sujet méconnu ? Pourtant, dans le contexte du dérèglement climatique, comprendre ce poids réel est essentiel pour agir là où l’impact peut être le plus fort, notamment dans le choix et la consommation de vins issus de pratiques plus durables.

Ce que recouvrent les produits phytosanitaires

Les produits phytosanitaires regroupent une large variété de substances chimiques destinées à protéger les cultures :

  • Insecticides : pour lutter contre les insectes ravageurs
  • Fongicides : contre les maladies cryptogamiques (ex. : mildiou, oïdium en viticulture)
  • Herbicides : pour éliminer les plantes concurrentes indésirables

En France, la viticulture ne représente que 3 % de la Surface Agricole Utile, mais consomme environ 20 % des phytosanitaires distribués chaque année (Ministère de l’Agriculture).

Du champ au climat : comment les phytosanitaires émettent-ils des GES ?

La majorité des émissions liées aux produits phytosanitaires provient de leur cycle de vie complet :

  1. Fabrication : extraction des matières premières, synthèse chimique, formulation
  2. Transport : de l’usine au distributeur, puis à l’exploitation agricole
  3. Application : consommation de carburant lors des traitements, émissions de volatilisation

Les phases de fabrication et de transport génèrent le plus de CO2. Selon une étude de l’INRAE (INRAE), produire un kilogramme de substance active de pesticide engendre de 3 à 10 kg équivalent CO2, en fonction du type de composé et du procédé employé.

L’agriculture dans les émissions mondiales : petite mise en contexte

Sur le plan global, l’agriculture représente environ 24 % des émissions mondiales de GES selon le GIEC (GIEC, 2022). Ce total regroupe principalement :

  • La fermentation entérique (méthane des animaux)
  • Le travail du sol et la gestion des résidus agricoles
  • L’utilisation d’engrais minéraux azotés et organiques
  • La riziculture
  • La déforestation pour l’extension des surfaces agricoles

Mais quelle place prennent les phytosanitaires dans cette liste ?

Quelle part des émissions globales attribuer aux produits phytosanitaires ?

La part exacte demeure difficile à isoler, chaque maillon de la chaîne pouvant varier selon le produit, la dose et la fréquence. Mais les chiffres clés permettent d’y voir plus clair :

  • Selon l’Agence Européenne pour l’Environnement (AEE, 2021), les produits phytosanitaires représentent entre 1 et 2 % des émissions totales de GES agricoles en Europe. À l’échelle mondiale, la proportion serait similaire, c’est-à-dire inférieure à 0,5 % des émissions totales de GES tous secteurs confondus (Science of the Total Environment, 2021).
  • Le poste “intrants chimiques” (engrais + pesticides) pèse environ 10 à 14 % du total des émissions agricoles selon Carbon Trust (2020).

Ces chiffres peuvent paraître modestes à côté d’autres sources agricoles comme la déforestation, mais ils sont loin d’être négligeables compte tenu du faible pourcentage de surface concerné (ex : la vigne en France).

Exemple d’une bouteille de vin : l’empreinte carbone des traitements phytosanitaires

Pour illustrer, reprenons une analyse de cycle de vie menée sur la production d’une bouteille de vin en France :

  • La fabrication et l’application des produits phytosanitaires représente de 1 à 5 % de l’ensemble des émissions liées à une bouteille, en fonction du niveau d’intensité des traitements et du mode de production.
  • Ce chiffre peut grimper dans les régions très dépendantes aux traitements, ou avec certains fongicides de synthèse dont l’empreinte carbone est plus élevée (Source : CIVB, Bilan Carbone, 2022).
  • À titre comparatif, l’emballage (surtout la bouteille en verre) et le transport dominent très nettement l’empreinte totale, cumulant souvent plus de 50 % de l’impact final.

Ce constat souligne que si la réduction des phytosanitaires n’est pas le levier le plus massif pour réduire les GES, elle reste très importante pour d’autres raisons (biodiversité, santé, image des domaines, etc.).

Des intrants pas tous égaux face au climat

Tous les phytosanitaires ne se valent pas en matière de GES. Plusieurs critères jouent :

  • Origine naturelle ou de synthèse : les composés naturels (ex : soufre, cuivre) ont souvent un coût énergétique moindre à la fabrication, mais ils nécessitent parfois des applications plus fréquentes.
  • Formulation : les produits concentrés ou respectant les normes “faible dose” (low input) limitent l’impact logistique.
  • Dégradation dans l’environnement : les émissions indirectes dues à la volatilisation ou à la dégradation incomplète peuvent s’ajouter au total officiel affiché par le fabricant.

Certains herbicides globaux comme le glyphosate ont par exemple une production très énergivore, tandis que la bouillie bordelaise (cuivre) affiche un moindre bilan carbone… mais elle pose d’autres questions écotoxicologiques. Il n’y a donc pas de solution miracle universelle, tout dépend de l’ensemble des pratiques choisies.

Focalisons sur la viticulture, grande consommatrice des phytosanitaires

En France, la viticulture concentre presque un cinquième des achats de phytosanitaires en 2022, alors même que cette culture occupe moins de 4 % de la surface cultivée. Cet usage élevé s’explique par :

  • Une forte sensibilité de la vigne aux maladies cryptogamiques
  • La haute valeur ajoutée du raisin de cuve, justifiant des traitements coûteux
  • Une culture souvent conduite en monoculture et sur de longues durées

Mais là aussi, la viticulture biologique ou raisonnée a prouvé qu’il était possible de réduire l’emploi des phytosanitaires tout en maintenant la qualité du vin et la rentabilité du domaine. Le label “Haute Valeur Environnementale” (HVE) a notamment permis une diminution moyenne de 40 % de l’utilisation de produits phytosanitaires sur 10 ans dans de nombreuses exploitations (Source : Ministère de l’Agriculture).

À Bordeaux, par exemple, le Plan Objectif Zéro Herbicide a permis de passer de 40 % à moins de 10 % de vignes concernées par l’usage d’herbicides chimiques entre 2017 et 2022 (Vitisphère).

Bonnes pratiques et alternatives crédibles

Réduire l’impact carbone des phytosanitaires ne veut pas dire recourir à une absence totale de traitements, surtout dans des conditions climatiques compliquées. Voici quelques pistes testées avec succès dans la filière viticole :

  • Optimisation des doses et du matériel d’application : le guidage GPS et la pulvérisation ciblée réduisent les quantités épandues, tout comme le choix de formulations plus concentrées.
  • Rotation des molécules et lutte intégrée : pour limiter la résistance des maladies et réduire le nombre de traitements total annuels.
  • Introduction de couverts végétaux et travail du sol : pour remplacer ou limiter l’usage d’herbicides, tout en stockant du carbone dans le sol.
  • Sélection variétale : le développement de cépages résistants aux maladies fongiques peut diviser par deux ou trois le nombre de traitements nécessaires par saison (comme les variétés PIWI).

Certaines initiatives collectives, comme le “Label Bee Friendly” ou “Vignerons Développement Durable”, favorisent le partage d’innovations pour repenser la gestion phytosanitaire sous l’angle du climat, en plus de l’enjeu de la biodiversité.

Enjeux futurs : des choix cruciaux pour la filière et les consommateurs

Au final, si les émissions liées aux phytosanitaires sont modérées comparées à d’autres facteurs agricoles ou industriels, elles n’en restent pas moins significatives lorsqu’on s’intéresse à la qualité des terroirs, à la santé des professionnels, et à la transition écologique globale.

Avec l’essor des vins bio, naturels ou en biodynamie, mais aussi la pression réglementaire croissante et la demande sociétale pour des pratiques plus vertueuses, la viticulture ne peut ignorer ni la part du climat, ni la nécessité de solutions alternatives. Pour les amateurs de vin soucieux de leur impact, comprendre ces enjeux aide à faire des choix plus éclairés… jusque dans son verre !

Pour aller plus loin, faites un tour sur les ressources officielles telles que le site de l’ADEME ou les publications scientifiques de l’INRAE, et n’hésitez pas à échanger avec les vignerons passionnés, souvent pionniers de nouveaux modèles.

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