10 janvier 2026

L’art discret des haies, bandes enherbées et murets : piliers de la biodiversité utile en viticulture

Pourquoi parler de “faune utile” ?

La faune utile regroupe l’ensemble des animaux bénéfiques pour la culture de la vigne : insectes pollinisateurs, prédateurs naturels des ravageurs, oiseaux insectivores, chauves-souris, hérissons… Leur présence limite naturellement l’usage de pesticides, encourage la pollinisation, et participe à l’aération et la fertilité du sol.

  • Près de 70 % des cultures européennes dépendent, de façon directe ou indirecte, de services rendus par cette faune, selon l’INRAE.
  • Au sein des vignobles, la régulation naturelle des ravageurs (par exemple, la cicadelle de la flavescence dorée ou encore les larves de vers de la grappe) peut réduire jusqu’à 40% l’impact des traitements chimiques (source : Vivre la Vigne, 2023).

Haies bocagères : refuges et couloirs de vie

Autrefois omniprésentes dans nos campagnes, les haies ont été arrachées massivement durant les décennies d’intensification agricole. Pourtant, elles sont de véritables autoroutes pour la biodiversité, des abris naturels indispensables.

Quels types d’espèces profitent des haies ?

  • Les oiseaux insectivores : mésanges, rouges-gorges, fauvettes… Ces oiseaux consomment larves et insectes nuisibles, et leur présence a été associée à une baisse de 20 à 53 % du nombre de chenilles ravageuses dans le vignoble (étude INRAE, 2019).
  • Les auxiliaires prédateurs : coccinelles, syrphes, chrysopes… Une haie variée favorise plusieurs cycles de vie et fournit pollen, nectar et abris hivernaux. Les haies riches en espèces ligneuses hébergent jusqu’à 10 fois plus de carabes, perce-oreilles ou punaises prédatrices que de simples alignements d’arbustes (AgroParisTech, 2017).
  • Les chauves-souris : grandes consommatrices de papillons et coléoptères nuisibles, elles trouvent dans les vieux troncs creux ou sous l’écorce des refuges essentiels.

Mais une haie, c’est aussi une barrière naturelle au vent, un régulateur d’humidité et un frein à l’érosion. Selon l’ADEME, la biodiversité globale d’un vignoble peut doubler avec 300 mètres de haie par hectare.

Bandes enherbées : des mini-écosystèmes en mosaïque

Installer ou préserver des bandes enherbées entre les rangs ou en bordure de parcelle est une pratique de plus en plus répandue en viticulture biologique et biodynamique. Ces zones évoluent en véritables réservoirs de vie.

Comment fonctionnent-elles ?

  1. Elles accueillent une flore variée (graminées, légumineuses, adventices locales), qui nourrit et héberge une multitude d’invertébrés.
  2. La présence de plantes mellifères attire abeilles domestiques et sauvages, bourdons et papillons, optimisant la pollinisation d’espèces voisines.
  3. Les carabes, staphylins et araignées trouvent là un habitat propice, multipliant leur nombre par 3 à 5 comparé à une parcelle désherbée chimiquement (source : Observatoire Français de la Biodiversité).

En période sèche, le couvert végétal protège le sol de l’érosion et favorise l’activité biologique (mycorhizes, vers de terre). Un test mené dans le Beaujolais montre que des sols enherbés possèdent 20 % de faune lombricienne en plus et résistent mieux au ruissellement (Domaine Chapelle, 2020).

Murets de pierres sèches : chaudrons minéraux pour la vie

Les murets en pierres, véritables vestiges de l'agriculture traditionnelle, sont souvent considérés comme de simples ornements ou marqueurs de paysage. Or, ils constituent un habitat unique.

Leur rôle pour la faune utile :

  • Réservoirs thermiques : Grâce à leurs interstices, les murets accumulent la chaleur du jour et la restituent la nuit. Plusieurs espèces de lézards, orvets, voire des abeilles sauvages (osmies), y trouvent gîte et abri.
  • Refuges pour petits mammifères : Hérissons, belettes… qui s’attaquent notamment aux limaces, escargots, et petits rongeurs nuisibles.
  • Sites de nidification : Les fentes protègent œufs et larves d’auxiliaires, tels que guêpes parasitoïdes ou bourdons terrestres. Une étude du CNRS sur le vignoble provençal a révélé que les murets abritent jusqu’à 70 espèces différentes d’invertébrés sur 100 m linéaires !

La force de la diversité : l’effet “patchwork”

Haies, bandes enherbées et murets agissent de concert. En variant les habitats, ils multiplient le nombre d’espèces recensées sur une même parcelle. Ce phénomène, appelé “effet patchwork”, renforce les interactions écologiques : le prédateur d’un ravageur peut, par exemple, se multiplier dans la haie et chasser dans les bandes enherbées ou les murets.

  • Dans le Jura, l’Observatoire Agricole de la Biodiversité a noté que des parcelles alliant ces trois infrastructures voient la présence d’auxiliaires multipliée par 2,7 par rapport à des parcelles sans éléments paysagers (2022).
  • La diversité floristique des bandes enherbées (jusqu’à 25 espèces/m2) attire des pollinisateurs toute l’année, allongeant la période d’accueil pour la faune utile (source : Agence de l’Eau Rhône Méditerranée Corse).

Focus : les nouvelles pratiques en viticulture durable

  • 41 % des viticulteurs français s’engagent dans la plantation ou la restauration de haies (FranceAgriMer, 2023).
  • En Bourgogne, des expérimentations incluant murets et bandes enherbées ont permis de baisser l’usage d’insecticides de synthèse de 30 % en moyenne (Chambre d’Agriculture de Bourgogne, 2021).

Quels choix d’espèces pour maximiser l’impact ?

Le choix des essences et la gestion raisonnée de ces aménagements conditionnent leur efficacité. Favoriser des espèces locales, mixtes et à floraison échelonnée garantit une ressource permanente pour la faune.

  • Haies : Privilégier aubépine, troène, prunellier, fusain, noisetier, cornouiller sanguin… Le mélange d’essences feuillues à floraison précoce et tardive attire une gamme diversifiée d’auxiliaires et pollinisateurs.
  • Bandes enherbées : Mélanges d’espèces mellifères (trèfle, lotier, sainfoin), graminées, plantes à floraison étalée. Éviter les espèces trop couvrantes ou étrangères à la région.
  • Murets : Préserver l’intégrité des murs, et ne pas reboucher systématiquement les anfractuosités qui servent de refuges.

Un point essentiel est la connectivité : des haies continues et des bandes suffisamment larges (minimum 2 à 4 mètres, selon le Ministère de l’Agriculture) forment de vrais corridors écologiques, facilitant le déplacement des auxiliaires à travers le paysage agricole.

Petit guide pratique pour viticulteurs et curieux

Mettre en place ou restaurer ces infrastructures demande des efforts, mais aussi une vision sur le temps long. Voici quelques pistes concrètes pour accompagner leur développement :

  • Associations locales et conseils techniques : L’Association Française Arbres Champêtres et Agroforesteries accompagne les viticulteurs dans le choix et la plantation de haies adaptées.
  • Enherbement progressif : Laisser des zones enherbées évoluer naturellement les 2-3 premières années, puis y introduire des espèces sélectionnées pour accroître la diversité.
  • Entretien raisonné : Limiter la taille des haies à l’automne, préserver les parties mortes pour l’hivernage des insectes.
  • Valoriser les murets anciens : Restaurer avec des pierres locales, en veillant à respecter les méthodes traditionnelles de montage à sec.
  • Observatoire de la biodiversité : Participer aux programmes de suivi (OAB, LPO, etc.) pour quantifier l’impact des aménagements sur la faune utile et progresser collectivement.

Une dynamique à amplifier : vers des paysages agricoles vivants

Haies, bandes enherbées et murets constituent une alliance subtile mais puissante pour encourager la biodiversité fonctionnelle au cœur de nos vignobles. Ces infrastructures, parfois discrètes, contribuent à la santé des sols, à la valorisation de la faune auxiliaire et à la production de raisins plus résistants sans dépendance excessive à l’agrochimie. Les nombreux retours d’expérience, de la Champagne à la Provence, de l’Alsace au Languedoc, montrent qu’investir dans la diversité paysagère, c’est engager un cercle vertueux : celui d’une viticulture harmonieuse, durable, et délicieusement vivante.

Pour aller plus loin : - INRAE - Recherche sur Agroécologie et Biodiversité - Vignerons Indépendants – Ressources sur la biodiversité en viticulture - Observatoire Agricole de la Biodiversité

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